Des raisons d’espérer


Témoignages sur la résilience, l’innovation et la renaissance des photographes face à la pandémie de coronavirus.

Chaque professionnel(le) a sa propre version de cette période : un coup d’arrêt au printemps, de nouvelles règles de travail – parfois contraignantes – à respecter, suivis d’un changement dans les méthodes qui, avec l’annonce en novembre d’essais de vaccins réussis, pourrait ne pas durer aussi longtemps qu’on le craignait au départ. Mais à l’inverse du ralentissement de la vie sociale, le cycle de l’information s’est accéléré et les obstacles rencontrés par de nombreux photographes d’actualité ont été le problème de la mobilité et celui de l’approvisionnement en masques.

« J’étais confiné à Moscou, où je vis, dit Valery Melnikov, mais je pouvais quand même travailler pour mon agence [Rossia Segodnya]. Je sais que j’ai de la chance car je suis salarié. Ils m’ont envoyé en reportage dans des cliniques de traitement du coronavirus pour y photographier les médecins et les patients. Je n’avais pas spécialement peur d’attraper la maladie. Ensuite, quand les choses ont redémarré, comme les liaisons aériennes et l’ouverture des magasins, des écoles et des universités, j’ai photographié ces sujets-là. » Après la levée des restrictions de voyage, Valery s’est rendu au Liban en août pour photographier une équipe de secouristes russes qui intervenaient au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, ainsi que les manifestations antigouvernementales qui ont suivi. Il s’est ensuite rendu dans le Haut-Karabakh, territoire contesté par l’Arménie et l’Azerbaïdjan depuis 1988, après que le conflit a dégénéré en septembre.

Valery et Ray considèrent tous deux qu’avoir pu passer plus de temps avec leur famille pendant le confinement a été un plus. Les photographes vivant seuls ont dû faire face à un bouleversement de leur activité et de leurs revenus. À Brighton, en Angleterre, la photographe de portrait Nadia Meli a ainsi perdu plusieurs contrats et conférences au Royaume-Uni et aux États-Unis, et ses clients allemands et italiens n’ont pas pu faire le voyage. « Ça a été une période de profond isolement », dit-elle en parlant de la solitude vécue avant la reprise des séances photo en juillet. Elle a réalisé des portraits sur Zoom dans le but de collecter des fonds pour des associations caritatives et certaines émissions-débats en direct ont été reprogrammées en ligne, mais sa principale démarche au plan professionnel a été de transférer la vente de ses tirages sur Internet d’Etsy à Pic-Time.

« J’utilisais déjà Pic-Time pour envoyer des tirages à mes clients. Avec Pic-Time, on crée une boutique et on peut choisir les labos avec lesquels on veut travailler, partout dans le monde, en choisissant cadres et formats de tirage. Ensuite, les clients achètent chez eux. Vous n’avez rien à faire. En plus, il m’a été très facile d’intégrer Pic-Time dans mon site Internet.

« Et j’ai effectivement vendu davantage pendant le confinement, ce qui était formidable. J’avais aussi une sélection de tirages plus limitée. Avant, je “balançais” tout en vrac sur Etsy, alors qu’avec cette nouvelle approche, je suis plus focalisée, je restreins ma sélection et je la présente de manière simple et attrayante sur mon site. C’est plus épuré, plus professionnel. J’ai reçu beaucoup de photos de personnes qui me montrent ce que rendent les nouveaux tirages sur leur mur. C’est génial à voir ! »

Passer plus de temps que d’habitude à la maison, ou sans voyager, est un problème auquel de nombreux photographes ont dû faire face. Pep Bonet, cofondateur de l’agence NOOR, passe généralement plusieurs mois de l’année en itinérance pour son travail. En 2020, il est resté confiné chez lui, sur l’île de Majorque et il a redécouvert sa région natale. « J’ai utilisé un appareil photo à infrarouge pour prendre des clichés d’une plage que j’ai vendus au National Geographic », dit-il.

« Il est génial d’en arriver à un point où je ressens de nouveau une énorme envie de faire de la photo. »

Il a ensuite élargi le champ de son projet et entrepris de photographier l’île depuis les airs avec l’aide d’un ami propriétaire d’un ULM biplace. Six mois et 35 000 photos plus tard, Pep prépare un livre et une expo pour lesquels il cherche encore des financements.

« J’ai toujours économisé pour les périodes difficiles afin de pouvoir rembourser mon emprunt immobilier, dit Pep. Il faut toujours avoir des réserves, pour les coups durs. Mais cette année a été la première où j’ai réussi à passer pas mal de temps avec ma femme et mes enfants et j’y ai vraiment pris beaucoup de plaisir. Le moment était propice pour ralentir le rythme et travailler sur des choses que j’aime. J’ai été très occupé par un projet à long terme commencé il y a cinq ans. J’ai même réalisé un court métrage expérimental avec mes enfants. Bref, j’ai mis la situation à profit. »

Sanne De Wilde, une collègue de Pep chez NOOR, a elle aussi repris un projet à long terme après que son programme initial, notamment des reportages au Nigeria, en Chine et en Micronésie, a été suspendu en mars. Cette dernière commande était un tournage dans le cadre de son projet primé The Island Of The Colorblind. « Pour moi, tout s’est écroulé », dit Sanne, une photographe belge qui vit aux Pays-Bas. « C’est là que m’est revenue l’idée des prisons. » Il y a quelques années, Sanne avait été invitée à donner des cours de photo aux détenus d’une prison belge voulant documenter leur vécu. « J’ai décidé de poursuivre ce travail car j’estimais que c’était l’occasion de faire un parallèle entre ces détenus et le confinement. »

« Dans cette prison, les détenus sont autorisés à passer deux heures tous les quinze jours avec leur femme ou leur famille dans une pièce sans caméras. Cette permission a cependant été supprimée à cause de la Covid-19. De nombreux détenus n’ont eu aucun contact physique pendant des mois ». Sanne a été autorisée à entrer dans le respect de la distanciation sociale. « J’ai expliqué [aux autorités de la prison] que je voyais cela comme une opportunité de faire preuve de plus d’empathie et de compréhension. Parce que s’il y a jamais eu un moment pour manifester de l’empathie, pour comprendre ce qu’un être humain peut ressentir quand il se retrouve enfermé dans un espace où il n’a plus de contacts sociaux avec son partenaire, ses enfants ou ses petits-enfants, c’est bien maintenant. » Sanne a dû aussi mettre en sommeil la construction d’un espace d’archivage du fait de l’annulation de ses commandes. Elle a bien réalisé une expo en ligne, mais celle-ci ne lui a rapporté que quelques centaines d’euros. « Normalement, j’expose 10 à 20 fois dans l’année. Les honoraires ne sont, certes, pas énormes, mais chaque acheteur offre un suivi potentiel : conférence ou atelier et les honoraires s’additionnent. Aujourd’hui, c’est une seule expo en ligne avec une seule rémunération. »

Elle rit en expliquant : « Je ne veux pas juste voir l’aspect négatif. En ce moment, j’ai si envie de prendre des photos que j’envisage même de le faire gratuitement. Cela me manque tant de ne pas pouvoir faire ce que j’aime. D’un autre côté, j’étais épuisée à force de voyager et de travailler sans arrêt depuis tant d’années. Quelque part, il est donc génial d’en arriver à un point où je ressens de nouveau une énorme envie de faire de la photo. »

Alors, quelles sont les perspectives les plus réalistes pour demain ? Vous avez eu le temps de la réflexion et de la réinvention, le temps de réévaluer et redécouvrir ce que vous aimez (ou détestez) dans votre métier et, de décider ce que vous voulez changer. Il est encore temps de le faire. Mais ceci fait, dites-vous qu’il y aura de toute évidence des photos à prendre dans le monde post-Covid. Votre place est déjà réservée.